Le Pain nu by Choukri Mohamed

Le Pain nu by Choukri Mohamed

Author:Choukri Mohamed [Mohamed, Choukri]
Language: eng
Format: epub
Publisher: Hérétiques
Published: 2012-02-14T14:50:21+00:00


* * *

En espagnol dans le texte. (Hé, petit, viens ! Ce n’était qu’une plaisanterie ! Viens ! Tiens du pain !) ↵

IX

Au café Tchato (nez écrasé), je venais de perdre le dernier sou au jeu. Mon copain Kebdani gagnait. Il me restait vingt-cinq pésètes en poche.

— Tu devrais t’arrêter, me dit-il. Aujourd’hui tu n’as pas de chance.

— Garde tes conseils. Je sais ce que je fais de mon argent et aussi de moi-même.

Au début de l’après-midi j’empruntai cinq pésètes à Kebdani et m’achetai de quoi manger.

C’était un dimanche. Le grand socco battait son plein. Il ventait. Un ciel lourd. Les cafés, restaurants et boutiques des Marocains étaient fermés. Certains avaient accroché le drapeau marocain à côté du drapeau noir. Les cafés populaires profitaient de la situation pour faire des affaires. Je demandai à Tchato en quel honneur ces drapeaux. Il me répondit de sa voix nasillarde :

— Aujourd’hui c’est jour de malheur.

— C’est quoi jour de malheur ?

— Tu ne sais pas ce que c’est ?

— Non.

30 mars 1912. Date du protectorat français sur le Maroc. C’était pendant le règne de Moulay Abd Hafid.

Ce dimanche, nous étions le 30 mars 1952. Cet anniversaire était un jour horrible. C’était donc ça le jour de malheur.

— Que voulons-nous des Français aujourd’hui ?

— Nous voulons leur départ. Aujourd’hui se termine le contrat du protectorat.

— Dis, on demande aussi le départ des Espagnols ?

Il me regarda, prenant patience :

— Écoute ! Je n’ai pas le temps de tout t’expliquer. Va au fond du café et demande aux camarades de t’informer.

Kebdani avait gagné trois cents pésètes environ quand il décida d’arrêter le jeu.

— Termine le jeu avec nous, ordonna un partenaire.

— Si je ne veux pas continuer, vous allez me forcer ?

— Oui. Allez reprends tes cartes.

— J’ai faim, je vais déjeuner.

Les trois autres joueurs protestèrent.

— Nous avons tous faim. Ce n’est pas une raison. Ou alors, si tu persistes dans ton refus, qu’on partage ce que tu as gagné. C’est la meilleure solution.

Kebdani ricanait. Il me prit ma pipe de kif. Ils le menacèrent de nouveau :

— Elle va mal se terminer cette affaire. Il faut continuer le jeu.

Tchato cria de loin :

— Je ne veux pas d’histoires dans mon café. Si vous voulez vous battre, sortez dehors.

Tchato avait renoncé à percevoir un pourcentage sur les gains des joueurs. Plus personne ne venait jouer chez lui.

On entendit une voix grave et forte :

« Citoyens ! Ô Marocains ! Vous n’êtes pas sans savoir que ce jour est jour de malheur. Il y a quarante ans exactement, en 1912, le protectorat français s’est installé au Maroc et depuis nous ne sommes plus libres ! »

— C’est Marwani, le fou, celui qui vend des galettes pakistanaises, dit Kebdani.

— Mais que disent les gens ?

— Ils vont dire que c’est un fou qui fait de l’agitation.

— C’est toi qui es fou. Lui, il sait ce qu’il dit.

— On dit aussi que c’est un indicateur et qu’il travaille pour le service de renseignements espagnol.

— Ce n’est pas impossible.



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